La loi de Schopenhauer et la nuisibilité de notre épargne

Taxer l’épargne est une idée que les banquiers caressent de plus en plus sans le dire à voix haute, mais c’est aussi le cas des assureurs. Amid Faljaoui nous explique que c’est une révolution et comme toutes les révolutions, elle passe par trois étapes : ridicule, dangereux et évident.

Notre épargne est aujourd’hui nuisible, dangereuse et inutile. Et si vous en doutez, posez-vous la question : croyez-vous qu’avec des taux d’intérêt bas, voire négatifs, les banquiers et les assureurs vont continuer encore longtemps à nous donner un rendement positif pour des placements sans risque ? Aujourd’hui, c’est simple et gardez bien ce chiffre en tête : 40% de la dette mondiale produit actuellement des rendements négatifs.

Or, l’épargne, ce résidu de notre effort quotidien, autrement dit, ce qui reste de notre argent lorsque le fisc et la sécurité sociale se sont servis sans nous demander notre avis, ce résidu de notre vie en quelque sorte est investi par les banques et les compagnies d’assurance dans des obligations d’Etat qui offrent – le terme « offrir » n’a jamais été aussi mal choisi – un rendement négatif.

Et le souci, c’est que les taux bas dont nous nous plaignons tous, vont le reste encore longtemps. Comment puis-je le savoir ? Parce que la banque centrale européenne, qui fixe ces taux d’intérêt à court terme, nous l’a encore fait comprendre le 12 septembre dernier. Et donc, oui, aujourd’hui, les banques en Suisse, puis en Allemagne et en France réfléchissent à taxer leurs clients particuliers.

D’abord, les clients les plus fortunés et puis, plus tard, les autres clients. Vous et moi. En Belgique, les banquiers y réfléchissent également le matin en se rasant mais ils n’osent pas encore trop le dire tout haut à leurs clients.

Notre épargne est aujourd’hui nuisible, dangereuse et inutile.

Les assureurs vont aussi s’y mettre bientôt aussi. Et là encore, comment puis-je le savoir ? Simple, parce qu’en France, c’est l’assureur italien Generali qui vient de briser un tabou absolu dans le secteur. En effet, les assureurs collectent de l’argent auprès des particuliers et bien souvent leurs clients veulent en échange des placements à capital garanti.

Mais le « hic », c’est que ces mêmes assureurs sont obligés légalement d’investir une grande partie de leur portefeuille dans des obligations d’Etats qui rapportent de moins en moins, voire rien du tout. Et donc Generali France vient de briser un tabou en forçant gentiment ses clients à abandonner les produits à capital garanti au profit de produits investis en Bourse, donc sans capital garanti.

Bien entendu, le discours est bien rôdé, on ne dit pas au client qu’il troque un produit sans risque pour un autre plus risqué. Non, bien entendu, on lui dit qu’à long terme, le produit plus risqué est aussi plus rémunérateur. Bref, tout le monde serait gagnant à l’arrivée.

Et c’est à ce moment-là que le client devrait se souvenir des paroles de l’économiste Keynes lorsque l’on lui parle de long terme : « à long terme, on est tous morts ! ».

En fait, le message subliminal que les banquiers et assureurs vont nous seriner bientôt, c’est qu’ils n’ont plus besoin de notre épargne, qu’elle est un mal absolu, qu’elle est inutile et même dangereuse car elle leur fait perdre de l’argent. Et ça, c’est le résultat de ces fameux taux négatifs.

A l’instar de l’essayiste Idriss Aberkane, je vous recommande de ne pas oublier la loi du philosophe allemand Schopenhauer. N’est-ce pas lui qui disait que toute révolution passe toujours par trois étapes : ridicule, dangereux, évident.

Prenez le droit de vote des femmes. C’était une révolution d’abord jugée ridicule, ensuite dangereuse car des suffragettes y ont perdu leur vie, et puis cette révolution est devenue évidente aujourd’hui.

Ridicule, dangereux, évident : toutes les révolutions passent par ces trois étapes. Vous en doutez encore ? Lorsqu’on a osé dire que la Terre est ronde, nos ancêtres ont réagi de la même manière. Ridicule, dangereux et puis évident. De même pour l’abolition de l’esclavage, de la fin de l’Apartheid ou du droit des femmes de porter des pantalons en public. Même rengaine : ridicule, dangereux, évident. Ne reste plus qu’à espérer qu’on ne dira pas la même chose de la taxation de notre épargne.

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